Les six raisons pour lesquelles nous devons combattre l’idéologie de PASTEF
Au Sénégal, nous nous focalisons souvent sur les alternances politiques. Pourtant, si les alternances changent les gouvernements, les idéologies changent durablement la manière de penser, de gouverner et de concevoir la République.
Beaucoup de Sénégalais ont adhéré à PASTEF par espoir, par déception ou par désir de changement. Je respecte ce choix. Mon combat n’est pas dirigé contre des citoyens qui ont voulu croire en une alternative.
En revanche, je considère qu’il est de mon devoir de responsable politique de déconstruire une idéologie qui menace progressivement les fondements de notre démocratie.
On ne reconstruit jamais un édifice sans enlever les fondations qui le fragilisent.
De la même manière, la reconstruction du Sénégal passera nécessairement par la déconstruction des idées qui l’éloignent de l’État de droit, de la vérité, de la responsabilité et du respect des institutions.
PREMIÈRE RAISON : Parce qu’elle banalise les entorses à l’État de droit.
L’État de droit ne consiste pas à respecter la Constitution lorsqu’elle nous arrange. Il consiste à la respecter surtout lorsqu’elle nous contraint.
Lorsque fut envisagée une Déclaration de politique générale devant un « jury populaire » plutôt que devant l’Assemblée nationale, alors que la Constitution prévoit le cadre parlementaire, beaucoup y ont vu un simple symbole. J’y ai vu un précédent dangereux, celui qui consiste à substituer une légitimité politique à la légalité institutionnelle.
De la même manière, le forcing autour de l’installation de la présidence de l’Assemblée nationale profitant de l’incompétence du conseil constitutionnel à juger de cette flagrance ont nourri le sentiment que la volonté politique pouvait parfois précéder le droit.
Il en est de même de l’amendement visant à retirer à la Cour constitutionnelle la possibilité de connaître des questions internes à l’Assemblée nationale, fermant ainsi la voie du contrôle juridictionnel sur certains actes de gestion de cette institution.
Cette logique est dangereuse.
Lorsqu’on commence à adapter les règles aux circonstances, on finit toujours par adapter les circonstances aux intérêts du pouvoir.
Une démocratie ne meurt jamais en un jour. Elle s’éteint lorsque le droit cesse d’être une limite au pouvoir pour devenir un instrument au service du pouvoir.
Lorsqu’une majorité considère que sa légitimité lui permet de remodeler les règles selon ses intérêts, c’est la République elle-même qui commence à vaciller.
DEUXIÈME RAISON : Parce qu’elle nourrit le populisme
Le populisme prospère rarement sur les démonstrations. Il prospère sur les affirmations spectaculaires.
Pendant des années, les Sénégalais ont entendu des accusations extraordinaires. Un compte bancaire supposé de mille milliards appartenant à une seule personne, des ressources pétrolières qui auraient été exploitées clandestinement à travers des pipelines sans que le peuple ne s’en aperçoive, ainsi que d’autres affirmations présentées comme des certitudes.
Une démocratie ne peut pourtant vivre durablement sur des révélations sans preuves, des accusations fallacieuses.
La confiance publique exige des faits, des enquêtes, des décisions de justice et des éléments vérifiables.
Un peuple informé est toujours plus fort qu’un peuple exalté.
TROISIÈME RAISON : Parce qu’elle banalise un discours de confrontation incompatible avec notre tradition démocratique.
Les mots précèdent souvent les actes.
Lorsqu’un responsable politique souhaite à un adversaire de connaître le sort de Samuel Doe, lorsqu’il déclare que « plus il y aura des victimes, plus il y aura de la pression sur Macky Sall », il installe une culture politique où la tension devient un instrument de conquête du pouvoir.
Le Sénégal s’est construit sur une autre tradition.
Nos désaccords ont toujours été profonds mais notre ambition collective devait rester la préservation de la paix civile.
Aucune victoire politique ne mérite que la vie d’un seul Sénégalais soit relativisée.
Les mots sont les premières pierres des violences de demain.
La démocratie exige des convictions fermes, jamais une banalisation de la violence ou de la déshumanisation de l’adversaire.
QUATRIÈME RAISON : Parce qu’elle a fait du reniement une méthode politique.
Les promesses engagent.Elles ne sont pas des slogans destinés uniquement à conquérir le pouvoir.
Appels à candidatures pour les postes de direction, promesse d’abroger la loi d’amnistie, engagements répétés sur la criminalisation de l’homosexualité et d’autres annonces fortes ont nourri l’espérance d’une partie de l’électorat.
Une fois au pouvoir, nombre de ces engagements ont été différés, requalifiés ou abandonnés.
Gouverner impose parfois de revoir certaines positions mais lorsque les renoncements deviennent récurrents, les citoyens finissent par se demander si les engagements étaient destinés à être appliqués ou simplement à être entendus.
Une promesse trahie est une déception. Une succession de promesses abandonnées devient une méthode.
CINQUIÈME RAISON : Parce que cette idéologie place le chef au-dessus du projet.
Dans toutes les grandes familles politiques, les dirigeants servent une doctrine.
Chez PASTEF, c’est progressivement la doctrine qui sert le dirigeant.
Les positions évoluent au gré de ses déclarations. Ce qui était présenté comme une vérité absolue peut devenir secondaire, voire être abandonné, sans véritable explication idéologique. Il en est ainsi de certaines alliances politiques ou de plusieurs positions qui ont connu des revirements majeurs.
Le projet finit alors par se confondre avec une seule personne.
Les paroles du chef sont applaudies. Ses revirements le sont tout autant.
Ce qui était défendu hier est justifié aujourd’hui lorsqu’il est abandonné, parce que le chef a changé de position.
Une idéologie qui dépend des humeurs d’un homme expose inévitablement un pays à ses volontés du moment.
Lorsqu’un leader est constamment conforté dans ses choix, y compris lorsqu’ils se contredisent, il peut finir par croire que son autorité tient lieu de doctrine et que sa popularité suffit à légitimer tous les revirements.
C’est ainsi que naît le culte de la personnalité.
Alors que dans une démocratie, le chef sert les institutions. Il ne s’en sert pas.
Les institutions existent précisément pour empêcher que la volonté d’un individu ne devienne la règle de tous.
Le véritable culte, dans une République, ne doit jamais être celui d’un homme.
Il doit être celui des institutions.
SIXIÈME RAISON : Parce qu’elle cherche à importer une culture politique étrangère à notre tradition démocratique.
Chaque nation est libre de nouer des partenariats politiques et de s’inspirer des expériences étrangères. Il n’y a rien de condamnable à apprendre des autres mais encore faut-il savoir ce que l’on choisit d’apprendre.
Le Sénégal s’est construit sur une tradition de pluralisme politique, de libertés publiques et de débat démocratique. Malgré nos crises, nous avons toujours été considérés comme l’une des démocraties les plus stables du continent.
Dans ce contexte, voir des responsables de PASTEF rechercher un renforcement de capacités auprès du Parti communiste chinois soulève une interrogation politique légitime.
Le Parti communiste chinois est l’organe dirigeant d’un système de parti unique. Son modèle repose sur une forte concentration du pouvoir, une conception très particulière de l’organisation politique et un fonctionnement institutionnel qui ne correspond ni à notre histoire ni à notre Constitution.
Qu’un parti sénégalais choisisse ce partenaire pour sa formation politique n’est pas un acte anodin. Ce choix traduit nécessairement une forme d’intérêt pour un mode d’organisation et une culture du pouvoir dont les principes diffèrent profondément de ceux qui fondent notre démocratie.
D’ailleurs, dès l’accession au pouvoir, le leader de PASTEF a publiquement revendiqué la mise en place d’un parti-État. Cette déclaration tranche avec le discours porté durant les années d’opposition, qui dénonçait précisément la confusion entre le parti et l’État. À l’époque, il était même soutenu que le leader, une fois élu, devait se démettre de la direction de son parti afin de garantir son impartialité et de préserver la neutralité de l’État.
Ce revirement est révélateur. Il s’agit d’une évolution dans la conception même de l’exercice du pouvoir. Lorsqu’un parti passe de la dénonciation du parti-État à sa revendication, il est légitime de s’interroger sur la cohérence de sa doctrine et sur la place qu’il entend réellement accorder aux institutions de la République.
Notre responsabilité est de renforcer ce qui constitue notre singularité : une démocratie où les institutions sont plus fortes que les partis, où les partis sont plus forts que les hommes et où aucun homme ne peut prétendre être plus fort que la République.
C’est cette culture démocratique sénégalaise que nous devons préserver, transmettre et consolider.
LE VÉRITABLE COMBAT COMMENCE MAINTENANT
Je considère les militants de PASTEF comme tous les Sénégalais, comme des compatriotes qui aspirent à une vie meilleure.
Le véritable adversaire est une idéologie qui tend à placer les hommes au-dessus des institutions, l’émotion au-dessus des faits, le rapport de force au-dessus du droit et la fidélité à un chef au-dessus de la fidélité à la République.
La démocratie s’effrite lorsque les principes cessent d’être défendus au nom de l’efficacité, de la popularité ou de l’urgence.
Déconstruire cette idéologie est un devoir républicain.
On ne bâtit jamais un Sénégal plus juste, plus libre et plus prospère sur des fondations qui fragilisent nos institutions.
Le temps de la dénonciation est utile mais le temps de la déconstruction est devenu indispensable.
Le combat que j’engage n’est pas contre des hommes. Il est contre une manière de faire de la politique qui, si nous n’y prenons garde, finira par affaiblir durablement notre République.
C’est à cette condition que pourra enfin commencer la véritable reconstruction du Sénégal.

Thierno Bocoum
Président AGIR-LES LEADERS