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Intelligence artificielle : du discours à l’architecture

1 octobre 2026 thiernobocoum Pas de commentaire POLITIQUE

En l’espace de cinq jours, le Président de la République a placé l’intelligence artificielle au cœur de son propos.

Le 24 septembre, à la tribune de la 81eme session de l’Assemblée générale des Nations unies, il a plaidé pour une IA éthique, responsable et inclusive, au service du développement humain. Le 29 septembre, en installant le Conseil consultatif des Jeunes du Sénégal, il a ramené le sujet à hauteur de nation : « Je ne veux pas d’une jeunesse sénégalaise cliente de l’intelligence des autres. »

La formule est intéressante mais elle pose la seule question qui vaille : le Sénégal sera-t-il un simple marché pour l’intelligence artificielle ou un acteur capable de la comprendre, de l’adapter, de la gouverner et d’en tirer une valeur durable ?

L’IA n’est plus une technologie parmi d’autres. Elle devient une infrastructure de connaissance, de production et de décision. Lorsqu’une technologie touche à la fois l’éducation, la santé, l’agriculture, la finance, l’administration, la sécurité, la culture, l’emploi…, elle cesse d’être l’affaire des seuls informaticiens. Elle devient une question de gouvernance.

Le Sénégal ne part pas de zéro. Une Stratégie nationale de l’intelligence artificielle a été lancée dès septembre 2023. Le New Deal Technologique, lancé le 24 février 2025, place la souveraineté numérique au cœur de l’action publique.

Le Conseil national du Numérique a été installé en octobre 2025. Le 17 juin 2026, le Président a demandé l’évaluation de l’état d’avancement des programmes numériques et insisté sur la sécurisation souveraine des données et des infrastructures d’information critiques. Le même jour, le Conseil des ministres adoptait un projet de loi sur la protection de ces infrastructures et la sécurité numérique. Le 29 juillet, il a demandé d’accélérer le déploiement d’un Plan national de développement de l’intelligence artificielle et de renforcer les ressources consacrées à la recherche et à l’innovation.

Ces orientations sont utiles mais leur accumulation révèle aussi une faiblesse. Elles se succèdent sans converger.

Installé en octobre 2025 pour éclairer le pilotage du numérique, le Conseil national du Numérique a déjà fait l’objet, huit mois plus tard, d’un rappel du Chef de l’État en Conseil des ministres sur la nécessité de le réunir régulièrement. Cela en dit long.

La question n’est donc pas de savoir si le Sénégal dispose de stratégies. Elle est de savoir qui pilote, qui arbitre, qui évalue et qui rend compte.

Il faut éviter le piège de croire que la souveraineté exige de construire seul un modèle rival des géants mondiaux.

Selon les estimations reprises par l’AI Index 2025 de l’université Stanford, le seul entraînement final de GPT-4 aurait coûté environ 79 millions de dollars, celui de Gemini Ultra près de 192 millions. Epoch AI observe que ces coûts ont été multipliés par environ 2,4 chaque année depuis 2016 et que certains entraînements pourraient dépasser le milliard de dollars d’ici 2027.

La conclusion n’est pas de renoncer. Elle est de choisir où placer notre souveraineté.

Dans l’économie de l’intelligence artificielle, notre matière première n’est pas le modèle, ce sont nos données. Nos langues, nos usages, nos données administratives, agricoles ou sanitaires sont produits ici. Le risque est de reproduire un schéma que nous connaissons trop bien avec une large part de notre pétrole brut : extrait ici, raffiné ailleurs, revendu ici.

Importer un modèle pour l’adapter à nos réalités n’est donc pas une faiblesse. C’est une stratégie, comme on importe un moteur pour construire le véhicule adapté à nos routes.

Cependant, utiliser ne signifie pas déléguer. Cette stratégie n’a de sens que si l’adaptation se fait chez nous, sur nos données et sous notre contrôle. Il ne s’agit pas de soupçonner, sans preuve, tout fournisseur étranger. Le risque est plus prosaïque. Une donnée sensible confiée à un service extérieur entre dans une architecture technique, contractuelle et juridique que nous ne maîtrisons pas.

Toutes les données ne présentent pas le même niveau de sensibilité. Une requête ordinaire d’un citoyen ne saurait être assimilée à une donnée fiscale, biométrique, médicale ou diplomatique. La souveraineté intelligente ne consiste donc pas à se fermer à l’IA mondiale mais à savoir classer les données, protéger les plus sensibles et sécuriser les fonctions critiques.

Cette souveraineté bien placée repose sur plusieurs maîtrises. Celle des données d’abord. Il faudra savoir qui les produit où elles sont stockées, qui y accède et à quelles conditions elles peuvent sortir du territoire. Une IA nourrie des réalités des autres ne comprendra jamais parfaitement les nôtres.

Celle des infrastructures ensuite. Il faudra maîtriser les capacités nationales de calcul, de stockage et de déploiement pour les usages critiques, non pas pour vivre en autarcie mais pour fonctionner sans dépendance absolue.

Celle des modèles critiques, enfin. Il faudra savoir les sélectionner, les tester, les auditer, les adapter et, si nécessaire, les remplacer.

Il y a aussi nos langues. Du wolof au pulaar, du sérère au diola, elles doivent devenir des actifs numériques ( corpus, reconnaissance et synthèse vocales, traduction automatique).

Une IA qui connaît le monde mais comprend mal le Sénégal restera une intelligence importée. Et il y a, surtout, les compétences (ingénieurs, chercheurs, linguistes, juristes, économistes, enseignants, décideurs publics.) L’IA est d’abord une affaire de capital humain.

Reste à passer du discours à l’acte. Trois décisions permettraient de commencer. La première serait de doter l’IA d’un pilote. En septembre 2025, la France a transformé son Conseil national du numérique en Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique. Sans copier ce modèle, le Sénégal pourrait étendre à l’IA le mandat de son Conseil national du Numérique, lui fixer un calendrier de réunions et l’obliger à présenter chaque année un rapport public d’évaluation devant l’Assemblée nationale.

La deuxième serait d’adopter une doctrine de classification des données publiques, qui définisse par un texte ce qui peut être traité par des services d’IA extérieurs et ce qui doit rester sur des infrastructures sous contrôle national ( données fiscales, biométriques, médicales, diplomatiques et de défense.)

La troisième serait de faire de l’État le premier laboratoire. Il faudra retenir quelques grands problèmes publics (productivité agricole, accès aux services publics, planification énergétique, vulnérabilités environnementales) et mobiliser autour d’eux universités, entreprises sénégalaises et jeunes talents. L’État deviendrait ainsi à la fois régulateur, premier client et accélérateur, l’humain restant responsable de la décision.

Chaque projet devrait répondre à quatre questions : quelle valeur économique produit-il ? Quelle valeur sociale ? Quel impact environnemental ? Quelle capacité nationale construit-il ?

Une IA au service du développement durable doit elle-même être sobre en énergie et en ressources.

Rien de cela n’impose au Sénégal de s’isoler. Il doit coopérer, attirer les investissements, utiliser les meilleurs outils disponibles.

Cependant, cette ouverture doit s’accompagner d’une capacité nationale croissante. Une souveraineté ouverte, c’est ne pas tout posséder mais ne jamais être incapable de fonctionner sans permission extérieure.

Le Président a trouvé les mots. Il lui revient désormais de leur donner une architecture, des moyens et une redevabilité.

C’est à cette aune que ce discours sera jugé.

La question décisive n’est plus : « Qui produira l’intelligence artificielle ? » Elle est : « Qui saura la gouverner pour construire son propre avenir ? »

Thierno Bocoum

Président AGIR- Les Leaders

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